Tout musicien qui s’intéresse au saz, et à la poésie chantée des aşık, troubadours itinérants d’Anatolie, entrera forcément, tôt ou tard, au contact de cette appartenance religieuse très spécifique à la Turquie et aux Balkans, l’Albanie en particulier, qu’on appelle bektashisme, de son saint fondateur Hadji Bektash Veli (XIIIè siècle), ou encore alévisme (alevi, turcification de l’arabe alawi, "de ‘Ali, cousin et gendre du Prophète Muhammad) : les adeptes de ce groupe religieux étaient désignés du nom infâmant de kızılbash “tête rouge”, par les sunnites “orthodoxes”, qui ont toujours réprouvé leurs modes d’expression religieuse : pas de mosquée, mais des “maisons de djem”, pas de jeûne du ramadan, mais l’abstinence d’eau et de nourriture d’origine animale pendant la commémoration du martyr de l’imam Hüseyin ; dans les rituels, présence égale des hommes et des femmes, musique chantée sur le saz ou d’autres instruments, accompagnant une danse sacrée, le semah, et même, ici ou là, consommation communielle de boisson alcoolisée... Il y a 40 ans, cette identité religieuse restait secrète, les rituels absolument cachés, nocturnes ; puis les transformations de la société, l’exode rural, ont peu à peu brisé le sceau du secret, au point que l’alevisme, dont l’idéal communautaire et l’inspiration humaniste sont très forts, s’est identifié à la gauche politique, à la défense de la laïcité, tout en gardant le cadre doctrinal de sa spiritualité, ou en le sécularisant.

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représentation traditionnelle de Hadji Bektash Véli (carte postale)

La généalogie de cette appartenance religieuse remonte, selon la tradition, à l’islamisation de l’Asie Centrale par Ahmed Yesevi (12è siècle), surnommé Pîr-i Türkestan, le « maître spirituel du Turkestan », dont Hadji Bektash fut un disciple qu’il envoya en mission au pays de Rûm, l’Anatolie. Les alevis bektashis mentionnent souvent dans leurs hymnes les « Horasan erenleri », les « Parfaits venus du Khorasan ». Il s’agit de chefs spirituels, ascètes, décrits comme thaumaturges, et parfois aussi comme chefs de guerre : parmi eux se trouvent les Babas d’Amasya, qui conduisirent une célèbre révolte au 13è siècle contre les autorités seldjoukides. Au même moment, Hadji Bektash arriva en Anatolie sous la forme d’une colombe, puis reprenant forme humaine, fut vite reconnu comme un grand saint, attirant les derviches. Le nom de Hadji Bektash allait devenir au XVè siècle éponyme d’un ordre religieux protégé par les Ottomans.
Entre alevis et bektashis, il est admis généralement que la différence n’est que sociologique. Les Bektashis relèvent plutôt du monde urbain, entretiennent des liens avec le pouvoir ottoman, et, à ses tout débuts (XIVè siècle), avec la conquête de l’Anatolie : la bektashiya est l’ordre du corps des Janissaires, et elle est restée implantée fortement dans les Balkans, surtout en Albanie. Quant aux « alevis » (nom assez récent : on disait plutôt, du temps des Ottomans, « têtes rouges », kızılbaş), ils nomadisaient sur le plateau anatolien, ou vivaient dans les villages. De plus, l’alévisme est fortement tribal, lignager, les dignitaires, dede le sont par hérédité, alors que ceux des bektashis, baba, sont choisis par la communauté ; par conséquent, s’il est théoriquement possible à quiconque de devenir bektashi, par contre, on est alévi par la naissance.
Shi’isme duodécimain (culte des 12 imams), divinisation de l’homme, gnosticisme, soufisme populaire, syncrétisme, chamanisme, “supra-confessionnalisme” tels sont les thèmes que l’on peut trouver à coup sûr dans les textes et les ouvrages consacrés à cette vaste “confrérie” qui représenterait en Turquie environ 20% de la population.

Je ferai ici allusion à deux lieux, l’un vers l’est près de Turhal : je m’y rendis avec Rıza Adıgüzel en février 2003, enfant de l’exode rural vivant à Istanbul, et qui profita de la fête du Kurban, du sacrifice, pour rendre visite en famille à ses vieux parents. Les quelques images de djem (cem) que je présente prenaient place dans un cycles de fêtes, car se superposaient la fête du Kurban et d’autres fêtes hivernales, plus agraires. Je n’y ai pas fait plus que "documenter" audio/visuellement les rituels, et les ashıks des villages à l’entour.

Le deuxième lieu est le village d’Abdal Musa, non loin d’Elmalı, dans le taurus occidental, à l’ouest d’Antalya, où je me rends régulièrement depuis 1997.

Deux grands classiques des études alévi-bektashi en France :
MELIKOFF, Irène : Hadji Bektash : un mythe et ses avatars, genèse et évolution du soufisme populaire en Turquie, Brill, Leiden, 1998., ouvrage qui reprend le travail de toute une vie de savante consacrée à ces groupes : Irène Mélikoff, née le 7 novembre 1917, jour de la chute du palais d’hiver à St Petersbourg, mit sa compétence de grande turcologue et d’orientaliste au service de ces groupes de leurs textes, traditions orales, et de leur pensée.
GÖKALP, Altan : Têtes rouges, Bouches noires, une confrérie tribale de l’ouest anatolien, société d’ethnographie, Paris, 1980.
Il s’agit d’une monographie consacrée à la communauté des Çepni de Sofular, un chef d’oeuvre d’anthropologie structurale.
Pour l’alevisme moderne, et les aspects politiques de cette identité,
MASSICARD, Élise : L’Autre Turquie. Le mouvement aléviste et ses territoires, Paris, PUF (Proche Orient), 2005.

Partiellement consacré au village d’Abdal Musa dont il est question ici, ces deux livres :
PINGUET, Catherine : La folle sagesse, Editions du Cerf, Paris, 2006
Les Alevis, bardes d’Anatolie Koutoubia, Paris, 2009)

Quelques CD :
Turquie : Chants sacrés d’Anatolie. Ashik Feyzullah Tchinar. Ocora-Radio France Ref. C580057.
Ce disque est le joyau de la poésie chantée alévie, portée par une voix souveraine. Il fut longtemps le seul témoin de cette musique alévie, avec le double-album :
- Turquie : Voyage d’Alain Gheerbrant en Anatolie 1956-1957, Ocora-Radio-France-558634/35, — hélas non réédité sous forme de CD.
Turquie : cérémonie de “Djem” alevi, Ocora-Radio-France, C560125
Le déroulement d’un cem dans une communauté istanbouliote originaire de Malatya.
- Turquie. Cérémonie de Djem Bektashi - La tradition d’Abdal Musa Ocora-Radio-France C 560248
Voir dans le présent site la page consacrée à ce CD

    ABDAL MUSA

    De l’autre côté de la montagne... ...à cent vingt kilomètres des yayla de Çameli et de leurs ritournelles presque sans texte, voici le plateau d’Abdal Musa, où vit, de toute sa vie, une tradition poétique multiséculaire, ininterrompue, et où chaque pierre, chaque montagne, chaque vieux génévrier sont signifiants, pour des événements miraculeux qui s’y sont produits du vivant d’Abdal Musa, un des saints fondateurs de l’ordre bektashi, disciple du grand Hadji Bektash (13è (...)

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    Turhal, Tokat

    Natolia vel Asia Minor, carte de Mercator, 1606 En novembre 1996, j’assistai en simple observateur à un colloque organisé par l’Institut suédois de recherches d’Istanbul, dont le thème était l’identité alévie, en compagnie d’Irène Melikoff et de Jean During (actes du colloque : Tord Olsson, Elisabeth Özdalga, Catharina Raudvere, ed. : Alevi Identity, Cultural, Religious and Social Perspectives, Swedish Research Institute in Istanbul Transactions, n°8, Istanbul 1998). Un soir nous fûmes emmenés assister (...)

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    Rituel de birlik ou djem à Abdal Musa

    Le rituel de birlik (l’unité) Cérémonie de djem bektashi, Ocora-Radio-France, C 560248 Une soirée d’hiver montagnard, dans l’arriière-pays d’Antalya et de Finike, sur un plateau du Taurus occidental... Les rues du village, vers 19h, sont désertes, sauf quelques couples qui convergent vers la même maison, que rien ne distingue des autres du village. Une fois passée l’entrée, les arrivants se déchaussent dans le vestibule ; au fond, une porte, vers laquelle ils se dirigent ensuite, passant devant une (...)

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