L’art de Hayri Dev


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Hayri Dev, Taşavlu, 2006, photo G. Andrès

Hayri est né en 1933, d’un lignage dont il aime raconter l’origine légendaire : son nom de famille “Dev” signifie “géant”, et représente aussi le personnage de l’ogre des contes. Aussi explique-t-il qu’ils étaient à l’origine quarante géants, unis comme les doigts de la main, qui avaient leur yayla, estivage, là où réside désormais sa famille, au village de Taşavlu. Il aime également évoquer les souvenirs de la vie pastorale de son enfance, et les récits de ses grands parents, qui connaissaient encore les grandes migrations saisonnières (environ 250 km. entre l’hivernage et l’estivage) : ses parents ont fini par se fixer dans les montagnes de Çameli, et lui-même a été témoin et acteur de la reconversion définitive à l’agriculture sédentaire : mais nulle nostalgie dans ses récits au passé, car rien n’est plus étranger à Hayri que le pathos, la nostalgie ou la déploration... Plutôt une admiration joyeuse pour les personnages et les ambiances du passé.
Homme de savoir : son père l’avait destiné aux études, — c’est-à-dire qu’il apprit dans sa jeunesse à lire le Coran... Mais son goût pour la musique fut plus fort, et il garda sa science du Livre secrète en lui, tout en menant une intense vie de musicien de noces. Un grand savoir-faire pratique dans tous les domaines : agriculture, menuiserie, connaissance très profonde de la nature... il a même exercé un temps le métier de tailleur. Son rayonnement est évident, comme en témoignent les nombreuses visites de voisins venus de près ou de loin s’asseoir chez lui, y trouvant sans nul doute un réconfort.
Souplesse et élégance de l’allure, humour parfois teinté d’une ironie légère, — un anti-conformisme actif, pratique. Travailler auprès de Hayri, apprendre de lui la musique, et l’observation du monde environnant, s’accompagne d’un rare sentiment de liberté. Avec lui le visiteur musicien apprend, instrument en main, à méditer le répertoire, la vie immanente des formes musicales en permanente transformation, la perpétuelle différence dans la répétition.
Mais par ailleurs toujours insaisissable, derrière le rire, et gardant quelque chose d’imperceptible, selon l’adage : “karda yörü, izini bell’etme” : “marche sur la neige, mais que ta trace ne soit pas visible”.

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Karda yörü, izini bell’etme. Photo : Manou Lefeuvre, 01/2007

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Un jour d’avril 2002 : il avait neigé dans la nuit : à 10 heures du matin le pays était entièrement blanc. Mais deux heures plus tard, le printemps avait repris ses droits, et toute neige avait fondu. Pendant que les occupations quotidiennes reprenaient leur cours, Hayri me donna quelques exemples d’airs de boğaz, ces anciens “airs de gorge” que les jeunes femmes chantaient en gardant les troupeaux : elles pressaient le pouce sur leur glotte pour orner la mélodie de ces airs sans parole, dont la seule relique est désormais l’imitation instrumentale, transformée en air de danse. Voir également : Ramazan, imitation du boğaz, et Akkulak, imitations du boğaz au violon) .