Turhal, Tokat


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Natolia vel Asia Minor, carte de Mercator, 1606

En novembre 1996, j’assistai en simple observateur à un colloque organisé par l’Institut suédois de recherches d’Istanbul, dont le thème était l’identité alévie, en compagnie d’Irène Melikoff et de Jean During (actes du colloque : Tord Olsson, Elisabeth Özdalga, Catharina Raudvere, ed. : Alevi Identity, Cultural, Religious and Social Perspectives, Swedish Research Institute in Istanbul Transactions, n°8, Istanbul 1998). Un soir nous fûmes emmenés assister à l’inauguration d’une association dans une banlieue lointaine d’Istanbul, Umraniye. Il s’agissait d’une association d’alévis originaires de Tokat, une région d’Anatolie profonde, située à environ 800 kms à l’est d’Istanbul. Une foule joyeuse était rassemblée, en familles, il était servi à manger à tous comme dans une fête de mariage. Mais le plus saisissant était que dans cet esprit festif, tous à tour de rôle, par groupes de 6 ou 8, hommes et femmes mêlés, dansaient le semah, sur un mode plutôt festif, de divertissement. Un jeune aşık chantait en s’accompagnant sur un saz mal amplifié, d’abord un chant assez lent à 9 temps, un peu comme un zeybek : les danseurs se tenant droits, bras écartés, paumes vers le haut pour les femmes, vers le bas pour les hommes, leur ronde tournant lentement. Et soudain le mouvement s’accélérait, et la ronde offrait le spectacle étrange des hommes gesticulant bras en arrière, martelant le sol sur un rythme à trois temps (rare en Anatolie, et sans doute signe d’une proximité avec le Caucase), les femmes tournant sur elles-mêmes comme des toupies : l’ensemble était flamboyant.
Ce n’est qu’en 2001 que je repris contact avec des originaires de Tokat vivant à Istanbul, et en 2003 que je pus me rendre en hiver, pendant la saison des fêtes du sacrifice d’Abraham (Kurban), dans les villages de Turhal, une sous-préfecture de Tokat anciennement rattachée à Amasya.
Il faut savoir que cette région est le théâtre historique d’un événement fondateur pour l’identité alevie anatolienne, la “Révolte des Babas” : à l’automne 1240, des groupes turkmènes conduits par des chefs tant spirituels que guerriers s’insurgèrent contre le Pacha, et leur révolte, au terme de 2 mois, fut écrasée : le saint fondateur de l’ordre bektashi, Hadji Bektash Veli, fut contemporain, et sans doute témoin de ces troubles.


Le Semah de Turhal : deux extraits de Djem

Djem à Ormanözü, 8 février 2003 :
Deux séquences se suivent ici. Tout d’abord une partie du récit de l’extase du Prophète, de son voyage céleste appelé miradj (miraç), qui pour les Alevi représente la révélation de ‘Ali. L’aşık (Ozan Bektaş, originaire du village de Nebi Köyü) chante le récit de ce “mythe fondateur” : le Prophète est arrivé au sein de l’Assemblée des Quarante (les Immortels qui président aux destinées du monde), dont l’un lui donne à boire le şerbet, en l’occurrence le jus d’un raisin pressé : “un seul boit et tous sont enivrés”. Un premier semah est dansé.
La seconde séquence est le semah des grues cendrées (turnalar semahı), que sont censés imiter les hommes, pendant que les femmes figurent la rotation des planètes. Ce semah est dansé tour à tour par de nombreux groupes de l’assistance, généralement à 6, comme ici, mais aussi à 2, pour conclure la série des semah.

Djem à Ulutepe, 13 février 2003 :
A nouveau deux séquences ont été ici montées à la suite. Ulutepe est une bourgade importante des montagnes de Turhal. La première partie donne l’ambiance du début de rituel, où sont chantés trois hymnes (nefes, littéralement “souffle”). Le dede, et à sa droite son épouse, tiennent respectivement la place de ‘Ali et Fatima. On voit vers la gauche l’assemblée, hommes et femmes réunies, et les deux aşıks, Hüseyin Cücü (face à la caméra) et Murat Baydemir. La deuxième séquence est un semah presque complet, avec son introduction lente, et l’envol sur le rythme à trois temps.
Il n’est pas lieu ici (du moins à ce stade de développement de mon site) de détailler tous les éléments du rituel, ou de présenter une analyse de la symbolique des danses “sacrées”. Il me suffira d’indiquer que dans les deux milieux où j’ai travaillé, tant celui des yörük sunnites, que celui des alevi de Turhal, ou des bektashis d’Abdal Musa, c’est l’acte de danser qui manifeste le summum d’intensité de la vie sociale, dans un cas selon des modalités simplement “profanes”, dans l’autre en un sens religieux et symbolique affirmé par la communauté rassemblée.